Par définition, ce qui est certain ne se prête plus à discussion : c’est acquis. Pour être ainsi cristallisée, une vérité doit avoir fait ses preuves. C’est le cas du traitement des faits par la science : à travers des processus éprouvés, les connaissances scientifiques progressent de certitude en certitude. Néanmoins, même les vérités factuelles ne sont que des certitudes méthodologiques car, si les faits existent, les limites de l’esprit humain nous empêchent de les saisir avec une certitude définitive. Par conséquent, les vérités scientifiques servent d’échelons pour progresser dans la connaissance : elles sont vouées à être succédées, superposées ou enrichies par les connaissances nouvelles. Elles sont donc évolutives. C’est pourquoi il est sage de considérer, au-delà d’une définition élémentaire, que toute certitude factuelle est précaire, provisoire ou incomplète.
Il existe aussi des certitudes d’une autre type, qui entrent simultanément en concours avec des certitudes opposées, soumettant l’esprit humain, non seulement à la discipline du progrès et à la sagesse de la réserve, mais aussi à la dialectique de la contradiction. Il s’agit de certitudes incertaines : la certitude est instantanément énervée par la certitude contraire. C’est le cas des convictions, par exemple de la foi, de la confiance, des idées et des opinions.
Inhérentes à l’exercice de la liberté, les convictions déterminent le fonctionnement quotidien de tout être humain ; sans elles, les humains ne seraient que des automates ou des jouets. Croire ou non en Dieu détermine certains choix de vie ; les personnes de confiance sont des sources d’inspiration ou des références ; les idées et les opinions orientent les décisions. Tout être humain se construit à travers, au moins, ces quatre types de convictions ; qui plus est, comme points d’appui de son action, il en fait même des certitudes fortes, qui mobilisent ses émotions. Or, échappant à toute possibilité de preuve, et même si elles reposent sur des réflexions documentées et mûries, les convictions prêteront toujours et constamment à discussion et à mise en question ; même si elles sont des certitudes pour ceux qui les adoptent, elles sont et resteront incertaines par nature. On ne prouve pas l’existence ou l’inexistence de Dieu, l’acte de foi ou de non-foi est un saut dans le vide ; la confiance se mérite et se donne, mais, si connu et apprécié soit-il, l’autre est et restera un inconnu ; toute idée et toute opinion se heurtent inévitablement à des idées et à des opinions contraires. Si étayées et fortes soient les convictions, le doute n’est jamais loin.
Dès lors, les convictions sont paradoxales : l’esprit humain en fait des certitudes car il a besoin d’y ancrer ses décisions, mais il doit bien reconnaître leur incertitude par le doute que le défaut de preuve induit. Tout être humain est appelé à assumer ce paradoxe : à la fois, adopter des convictions afin d’orienter son action et, simultanément, au lieu de s’y attacher, considérer ses propres convictions avec distance – cum grano salis – afin de pouvoir accueillir l’inconnu. Pour chacun, il s’agit d’une attitude dialectique, c’est-à-dire d’un dialogue constant avec les autres et avec soi-même. Ce dialogue est difficile, car il insécurise alors que les convictions doivent sécuriser. Pourtant, ce dialogue est essentiel : son défaut est la cause des dérives que sont le fanatisme, dans le cas des convictions dépourvues d’esprit critique, et le relativisme, dans le cas d’esprit critique dépourvu de convictions. Ce dialogue est le signe d’une humanité assumée : « Je crois que…, mais je sais que le contraire est possible, j’accepte d’être contredit et même d’être inquiété dans mes convictions, voire d’être conduit à les désavouer. »
Il appartient à chacun de discerner ce qui, dans sa propre vie, relève ou non des convictions. Il est naïf de penser que tout doit se prouver, de croire que tout ce qui est prouvé est vrai et que tout ce qui est improuvable est faux. Il est tout aussi naïf et dangereux d’ignorer ou de surestimer les convictions qui, des plus futiles au plus existentielles, jalonnent toute existence humaine. Tout doit être arrêté et rien n’est jamais acquis.
CAUSIN, Eric, mars 2026.