« La loi de la résolution et de la constance ne stipule pas que nous ne devions pas nous protéger, autant qu’il est en notre pouvoir, des maux et fâcheux événements qui nous menacent et, par conséquent, [ne nous défend pas] d’avoir peur qu’ils nous surprennent. Au contraire tous les moyens honorables de se garantir contre les maux sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se joue principalement à supporter patiemment les malheurs pour lesquels il n’y a point de remède. En sorte qu’il n’y a pas [de geste] de souplesse du corps ni de mouvement avec les armes de main que nous devions trouver mauvais s’il sert à nous garantir du coup que l’on lance contre nous.
Plusieurs nations belliqueuses se servaient, dans leurs faits d’armes, de la fuite comme avantage principal et montraient le dos à l’ennemi avec plus de danger que leur visage. Les Turcs en gardent quelque chose. Et Socrate, dans l’œuvre de Platon, se moquant de Lachès qui avait défini le courage "se tenir ferme dans son rang contre les ennemis", lui dit : "quoi, ce serait donc de la lâcheté que de les battre en leur laissant la place ?" Puis il cite Homère qui loue chez Énée la science de la fuite. Et parce que Lachès, revenant sur son avis, approuve cet usage chez les Scythes et enfin généralement chez les cavaliers, il lui cite encore l’exemple des fantassins lacédémoniens, nation instruite plus que toutes à combattre de pied ferme, qui, le jour de la bataille de Platées [479 avt J.-C.], ne pouvant faire une ouverture dans la phalange perse, s’avisèrent de s’éloigner et de ramer arrière pour que, leur faisant croire qu’ils fuyaient, ils pussent rompre et disloquer cette masse en l’attirant à leur poursuite. Par ce moyen ils se donnèrent la victoire. »
MONTAIGNE, Les essais (en français moderne), Paris, Gallimard (Quarto), 2009 (époque de l'auteur : 1533-1592), p. 57.