Chair à canon

« Dans sa célèbre apostrophe à Metternich à Vienne, Napoléon s'écria qu'un homme comme lui ne regardait pas à la mort d'un millions d'hommes de plus ; et il ajouta qu'il pouvait se permettre une dépense de vingt à trente mille hommes par mois.  On lui prête aussi, parcourant un champ de bataille couvert de morts, la réflexion suivante : "Bah ! Une nuit de Paris remplacera tout ça !"  Ces réflexions, que l'esprit caustique et mordant de Napoléon rend frappantes, résument cependant les raisonnements sous-jacents aux politiques guerrières des États auxquels leurs soldats ne coûtent rien. Pour eux, il ne se pose qu'une question d'armement, mais non une question d'hommes.  Le prototype de ce genre de guerre fut celle de 1914-1918. »

BOUTHOUL, Gaston, Le phénomène-guerre, E. Payot & Rivages (Petite Bibliothèque Payot), 2006 (éd. originale : 1962), p. 252.

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« Mon cousin R. qui a eu de la chance de s’en tirer [bataille de Verdun, en 1916] et qui dans l’artillerie a stoppé la dernière attaque m’a confié son témoignage : “Les vagues d’assaut ennemies se brisèrent successivement devant nos tranchées occupées par nos mitrailleurs en première ligne. Sans un instant de répit, nos pièces de 75 tiraient de plein fouet et les obus éclatant formaient des vides impressionnants, des ‘éclaircies’ indescriptibles qui semblaient se refermer à nouveau grâce à l’apport de ‘troupes fraîches’, de combattants renouvelés sans cesse.

L’Allemagne avait engagé des réserves considérables pour opérer ce qu’on appelait une trouée de diversion, qu’il s’agissait pour nous de bloquer coûte que coûte et dès le début... […]

Bientôt le combat prit une forme nouvelle : les cadavres des soldats allemands, pêle-mêle, sanglants, amoncelés, formant pare-éclats, tenaient lieu d’abris provisoires pour ceux qui suivaient à l’attaque, mais qui, après hésitation, devaient enjamber ce parapet humain encore mouvant, pour se précipiter en avant et tomber à leur tour, pulvérisés, anéantis...

Du côté de la voie ferrée, construite sur un remblai très élevé, le spectacle fut étrange : ceux des compagnies allemandes qui passaient sous le ‘fameux pont’ furent décimés à leur tour, au fur et à mesure qu’ils s’y engageaient... La ruée des combattants était celle d’une troupe de forcenés. L’épaisseur des cadavres entassés sous le pont tragique augmentait de minute en minute. Bientôt, les nouveaux arrivants ne purent enjamber leurs camarades inertes qui formaient un monceau de plusieurs mètres de hauteur, finissant par atteindre la partie supérieure de la voûte. Qu’allaient faire alors les nouveaux fantassins qui à leur tour se présentaient aux feux si meurtriers de nos batteries ? Contrairement à nos prévisions, ils escaladèrent le talus, traversèrent la voie ferrée et en redescendant de notre côté furent littéralement cloués sur place. Ce fut la fin. A partir de ce jour, aucune tentative du même genre ne fut élaborée par l’ennemi... Cette hécatombe constitua d’ailleurs la dernière attaque allemande du secteur." »

de GUERPEL, Xavier, 1939 - 1945 Une certaine vie de château au Bocage Normand, Paris, Ed. Charles Corlet, 1973 (écrit en 1964, sur base de notes prises au moment des faits), pp. 53-54.

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« Le discours dominant assimile Poutine à Staline. Mais sous Staline, l’homme était abondant, la Russie en expansion démographique […], et l’Armée rouge pouvait donc sacrifier les hommes par millions, comme elle le fit durant la Deuxième Guerre mondiale. La doctrine militaire russe actuelle, au contraire, découle du constat que l’homme est devenu rare. C’est l’une des raisons pour lesquelles la Russie n’est entrée en Ukraine qu’avec 120 000 soldats. 

Depuis la chute de l’URSS et la désintégration de ce qui fut leur empire, les Russes savent que, face à l’OTAN, dont la population, si l’on peut dire, était en 2023 de 887 millions, ils ne font plus le poids [en 2021, la Russie comptait 146 millions d’habitants]. L’armée russe a donc, par étapes, défini une nouvelle doctrine militaire qui, outre l’impératif d’économiser les hommes, présente un changement capital. Partant d’une supériorité quantitative en moyens conventionnels, la doctrine soviétique excluait de lancer une première frappe nucléaire. La nouvelle doctrine, tenant compte de la pauvreté en hommes, autorise, elle, des frappes nucléaires tactiques si la nation et l’État russes sont menacés.

Les Occidentaux doivent prendre l’avertissement au sérieux. […] L’une des caractéristiques de la pratique diplomatique et militaire russe (à l’opposé de celle des États-Unis) est la fiabilité de ses engagements. […] Si elle a théorisé la possibilité de frappes nucléaires tactiques en cas de menace directe à sa souveraineté, l’OTAN doit se le tenir pour dit. Elle tiendra sa promesse. »

TODD, Emmanuel, La défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024, p. 40.

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