François Mauriac parle avec nostalgie de la propriété de campagne du Bordelais dont il avait hérité en 1927 et où il passa les étés avec sa famille pendant plusieurs décennies :
« Aujourd'hui, il n'y a plus de chevaux, il n'y a plus de vaches, il n'y a plus de bœufs dans les prairies et dans les vignes de Malagar. Plus une seule sauterelle, un seul grillon – ni les gros noirs, que je faisais sortir de leurs trous avec un brin d'herbe, ni les petits des vignes, gris, aux longues pattes – plus une seule mante religieuse, verte ou couleur d'aiguille de pin. On ne voit plus, le long du très ancien mur de pierre grise qui clôt la propriété du côté de Calèse, les gros et farouches lézards verts d'autrefois ni, dans les trous d'eau, les têtards, les grenouilles, les tritons et les salamandres noires aux tâches orange. On ne voit plus, le long de l'allée des cyprès, les criquets aux ailes rouges ou bleues qui précédaient nos pas ni, après la pluie, tous ces petits escargots à la coquille jaune et rose, ni dans les charmilles, les gros crapauds qui surgissaient tard le soir. 〔...〕 Je vous le demande : y a-t-il encore des chauves-souris ? Y a-t-il encore des lézards ? Je parle des petits lézards les plus communs, gris, dits "de muraille", à la terrasse. Quant aux longues et belles couleuvres, dont je ramassais les fragiles enveloppes de peau blanche et fines, elles sont classées parmi les espèces disparues, comme le sont les papillons machaons, plus beaux que ceux de l'Amazonie.
Et les oiseaux ? Si je me laissais aller à vous en parler, ce serait à travers mes larmes ! Quel chagrin, pour employer un mot de bonne-maman, que tous ces animaux morts à jamais, que cette campagne rendue désormais muette par les pesticides, les insecticides, les herbicides ! Où sont "les prairies murmurantes nées des nuits d'été" 〔...〕, "l'immense vibration des grillons, des sauterelles et des cigales" ? J’avais oublié les cigales de Malagar ! Elles ne chantent plus aujourd'hui que dans notre souvenir. Leur disparition, déjà lointaine, complète, définitive, fait régner sur cette campagne, dans la canicule des étés, un silence de mort. Seules rescapées de cet anéantissement, quelques libellules, au corselet vert ou bleu, surgissent encore brusquement, zigzaguant et troublant un instant le silence de leur vol métallique. »
MAURIAC, François, Mauriac à Malagar, Fayard, 2008 (première édition : 1999), pp. 25-27.