Besoins d’un être humain

« Les besoins d'un être humain sont sacrés. Leur satisfaction ne peut être subordonnée ni à la raison d'État, ni à aucune considération soit d'argent, soit de nationalité, soit de race, soit de couleur, ni à la valeur morale ou autre attribuée à la personne considérée, ni a aucune condition quelle qu'elle soit.

La seule limite légitime à la satisfaction des besoins d'un être humain déterminé est celle qu'assignent la nécessité et les besoins des autres êtres humains. La limite n'est légitime que si les besoins de tous les êtres humains reçoivent le même degré d'attention. […]

Le corps humain a surtout besoin de nourriture, de chaleur, de sommeil, d'hygiène, de repos, d'exercice, d'air pur.

Les besoins de l'âme peuvent la plupart être rangés en couples d'opposés qui s'équilibrent et se complètent.

L'âme humaine a besoin d'égalité et de hiérarchie. L'égalité est la reconnaissance publique, exprimée efficacement dans les institutions et les mœurs, du principe qu'un degré d'attention égal est dû aux besoins de tous les êtres humains. La hiérarchie est l'échelle des responsabilités. Comme l'attention incline à se porter et à s'attarder en haut, des dispositions spéciales sont nécessaires pour rendre compatibles en fait l'égalité et la hiérarchie.

L'âme humaine a besoin d'obéissance consentie et de liberté. L'obéissance consentie est celle qu'on accorde à une autorité parce qu'on estime qu'elle est légitime. Elle n'est pas possible à l'égard d'un pouvoir politique établi par conquête ou coup d'État, ni à l'égard d'un pouvoir économique fondé sur l'argent. La liberté est le pouvoir du choix à l'intérieur de la marge laissée par la contrainte directe des forces de la nature et par l'autorité acceptée comme légitime. La marge doit être assez grande pour que la liberté ne soit pas une fiction, mais étendue seulement aux choses innocentes, sans que jamais certaines formes de crime soient rendues licites.

L'âme humaine a besoin de vérité et de liberté d'expression. Le besoin de vérité exige que tous aient accès à la culture de l'esprit sans avoir à être ni matériellement ni moralement transplantés. Il exige que ne s'exerce jamais dans le domaine de la pensée aucune pression matérielle ou morale procédant d'un souci autre que le souci exclusif de la vérité ; ce qui implique l'interdiction absolue de toute propagande sans exception. Il exige la protection contre l'erreur et le mensonge, ce qui transforme en faute punissable toute fausseté matérielle, évitable, affirmée publiquement. Il exige une protection de la santé publique contre les poisons dans le domaine de la pensée. Mais l'intelligence a besoin pour s'exercer de pouvoir s'exprimer sans qu'aucune autorité la limite. Il faut donc un domaine de la recherche intellectuelle pure, qui soit distinct, mais accessible à tous, et où aucune autorité n'intervienne.

L'âme humaine a besoin, d'une part de solitude et d'intimité, d'autre part de vie sociale.

L'âme humaine a besoin de propriété personnelle et collective. La propriété personnelle n'est jamais constituée par la possession d'une somme d'argent, mais par l'appropriation d'objets concrets, tels que maison, champ, meubles, outils, que l'âme regarde comme un prolongement d'elle-même et du corps. La justice exige que la propriété personnelle, ainsi comprise, soit inaliénable comme la liberté. La propriété collective n'est pas définie par un titre juridique, mais par le sentiment d'un milieu humain qui regarde certains objets matériels comme un prolongement et une cristallisation de lui-même. Ce sentiment n'est rendu possible que par certaines conditions objectives. L'existence d'une classe sociale définie par le manque de propriété personnelle et collective est aussi honteuse que l'esclavage.

L'âme humaine a besoin de châtiment et d'honneur. Tout être humain qu'un crime a mis hors du bien a besoin d'être réintégré dans le bien au moyen de la douleur. La douleur doit être infligée en vue d'amener l'âme à reconnaître un jour librement qu'elle a été infligée avec justice. Cette réintégration dans le bien est le châtiment. Tout être humain innocent, ou qui a fini d'expier, a besoin que son honorabilité soit reconnue comme étant égale à celle de tout autre.

L'âme humaine a besoin de participation disciplinée à une tâche commune d'utilité publique, et elle a besoin d'initiative personnelle dans cette participation.

L'âme humaine a besoin de sécurité et de risque. La peur de la violence, de la faim, ou de tout autre mal extrême, est une maladie de l'âme. L'ennui causé par l'absence de tout risque est aussi une maladie de l'âme.

L'âme humaine a besoin par-dessus tout d'être enracinée dans plusieurs milieux naturels et de communiquer avec l'univers à travers eux. La patrie, les milieux définis par la langue, par la culture, par un passé historique commun, la profession, la localité, sont des exemples de milieux naturels. »

WEIL, Simone, Écrits de Londres, Paris, Gallimard, 1957, pp. 81-83, <http://classiques.uqac.ca/classiques>

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