Asie des années 50

« La scène diplomatique de l’Asie […] présente une tout autre structure que la scène européenne. Mais il en a toujours été ainsi à travers l’histoire. Chacun des grands ensembles asiatiques a évolué vers l’unification impériale au Japon, en Chine, dans l’Inde. Japonais, Chinois, Indiens se sont surtout battus entre eux. En dehors des guerres d’unification, Japonais, Chinois et Indiens ont livré des guerres défensives contre des envahisseurs, pour repousser les nomades ou élargir leur territoire. Une grande guerre entre ces empires n’éclata qu’en notre siècle, quand les Japonais voulurent user d’une supériorité militaire, qu’ils savaient due à des circonstances temporaires, pour conquérir la Chine.

À l’heure présente, chacun de ces trois ensembles a pris, par rapport aux grandes puissances mondiales [USA et URSS], une autre position : le Japon est allié des États-Unis, la Chine à l’Union soviétique, l’Inde est non engagée. Mais ces trois prises de positions favorisent-elles une stabilisation durable ? Ni la Chine ni l’Union soviétique n’ont de motif concevable – en dehors de la volonté de diffusion idéologique – de se lancer à l’assaut des îles japonaises, où une centaine de millions d’hommes n’atteignent à un niveau de vie honorable qu’en important un cinquième de leur nourriture et la plus grande partie de leurs matières premières.

L’Inde, comme d’ailleurs le Japon, peut évoluer vers le système soviétique par suite des vicissitudes de sa politique intérieure. Mais elle n’est pas sérieusement menacée d’invasion par la Chine, en raison même de sa surpopulation et de sa pauvreté. Il faudrait supposer l’Inde déchirée par la guerre civile pour s’attendre au franchissement des frontières par les armées chinoises.

À échéance de quelques années, les zones dangereuses sont celles des trois pays partagés, Corée, Chine, Viet-nam, le danger le plus grand étant celui que crée le maintien, à Formose [Taïwan], du gouvernement de la Chine nationaliste. Corée du Nord et Corée du Sud sont trop dépendantes des deux Grands [USA et URSS] pour prendre l’initiative d’hostilités, quelle que soit la force du sentiment national coréen. De même, le Viet-nam du Sud n’a pas les moyens d’entreprendre l’unification du Viet-nam par les armes, le Viet-nam du Nord, qui en a les moyens, suivra les consignes de Pékin et de Moscou. En ce qui concerne Quemoy, Matsu et Formose [Taïwan], la décision dépend de Pékin et, pour une part, de Moscou. La coexistence des deux Chines ne crée pas de risques d’explosion par malentendu ou par accident mais les gouvernants de la Chine communiste peuvent, un jour ou l’autre, juger intolérable le fait que Tchang Kaïchek – ou son successeur – survive à Taïpeh et sauvegarde la fiction ou l’espoir d’une Chine non communiste.

Au-delà de quelques années, l’Asie du sud-est tout entière pourrait devenir zone dangereuse parce que tous les États y sont faibles et que les territoires, à la mesure de l’Asie, contiennent plus de ressources que d’hommes. Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Laos sont riches et sous-peuplés aux yeux des Chinois. La tentation pourrait être grande d’utiliser les conflits des partis et la faiblesse des pouvoirs pour s’infiltrer, voire s’établir : les Chinois sont assez nombreux et féconds pour devenir, en peu d’années ou de décennies, majoritaires en ces terres étrangères, comme ils le sont presque devenus en Malaisie.

Au-delà de ces trois pays partagés et de l’Asie du sud-est attirant par sa richesse, il faut dépasser les limites de l’horizon historique accessible à nos regards pour spéculer sur le conflit éventuel entre Chinois, croissant à l’allure de quelques dix millions par an, et l’Union soviétique, souveraine sur des terres aux trois quarts vides. »

ARON, Raymond, La société industrielle et la guerre, Paris, Plon, 1959, pp. 139-141.
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