Abrutissement

« Grises sont les sociétés qui confondent sagesse et vertu avec une demi-somnolence, où c’est péché que prier, péché que désirer de réveiller l’homme, et où, pour éviter ce réveil, tout est fait pour le préserver de souffrir de la solitude où pourrait se ressourcer son désir ; mais tout est fait aussi pour qu’il ne puisse trouver ni rencontre ni communication, collectivement embrigadé dans l’abrutissement turpide du travail alimentaire et de slogans bruyants remplaçant la pensée, de rythmes imposés à son agir totalement aliéné au service d’une collectivité aussi aveugle et somnolente que lui et qui est devenue son abri mortifère physiquement sécurisant.

Malheur aux marginaux qui, au risque de se tromper, veulent garder autonomie et personnelle responsabilité d’agir en réfléchissant, en aimant et en travaillant, pour un but que la masse méprise.

Ainsi ravalé au niveau d’un animal blessé, craintivement soumis à son maître, [l’homme] se satisfait de plaisirs quand il peut les trouver, mais ignore la joie qui n’existe pas sans liberté de penser, d’agir et de communiquer. Il est déserté par l’honneur d’homme pour qui foi et espérance dans un ailleurs, un autrement vivre, doivent laisser ouvertes les questions auxquelles personne ne peut se targuer d’avoir la réponse – et jamais de réponse univoque –, personne n’ayant le droit d’interdire à aucun autre d’y consacrer son désir, ou d’en rencontrer d’autres pour communiquer ce qui, dans ses pensées, dans son agir créatif, est l’expression de sa recherche. »

DOLTO, Françoise, Solitude, Paris, Gallimard (Folio Essais), 1994 (texte écrit dans les années 1970), pp. 401.
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