Aubépines

« Je lisais, l’autre jour, à propos de cet hiver relativement doux, – qui s’achève aujourd’hui – qu’il y en eut au cours des siècles précédents, où dès février fleurissaient les aubépines. Mon cœur a battu à ce nom qui est celui de mon premier amour pour une fleur.
Aujourd’hui encore je retrouve pour les regarder, l’âge et le cœur que j’avais quand je les vis pour la première fois. Du plus loin que j’aperçois dans une haie leur gaze blanche renaît l’enfant que j’étais alors. Aussi l’impression faible et nue, que seules éveillent en moi d’autres fleurs, se trouve-t-elle renforcée, pour les aubépines, par les impressions plus anciennes et plus jeunes qui l’accompagnent comme les fraîches voix de ces choristes invisibles, qu’à certaines représentations de gala ont fait soutenir et étoffer la voix fatiguée d’un vieux ténor, pendant qu’il chante une de ses mélodies d’autrefois. Alors, si je m’arrête pensivement en regardant les aubépines, c’est que ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, tout mon attention qui sont en jeu. J’essaye de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semblent se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme à la fleur ; pourquoi je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune. »

PROUST, M., Chroniques, Paris, Gallimard, 2015 (1ère éd. : 1927), p. 100.
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