« Dans l’immense majorité des cas, les animaux ignorent la guerre. Leur activité prédatrice est en général dirigée contre des animaux d'autres espèces dont ils font leur nourriture. Ce n'est que dans des cas très rares et lorsqu'ils sont poussés par la famine, qu'ils se dévorent parfois entre congénères.
Mais il faut faire à ce sujet une observation très importante : en règle générale, les animaux, même les mammifères les plus proches de l'homme, ignorent le travail. Non seulement leur activité consiste dans la cueillette et la chasse sous sa forme la plus simple, mais de plus, ils ne se livrent même pas à cette activité économique élémentaire qui consiste à amasser des réserves. Les quelques espèces qui sont douées d'une certaine prévoyance la manifestent d'une manière intermittente et toujours individuelle.
Les seuls animaux qui présentent une activité économique digne de ce nom sont les insectes sociaux et en particulier les termites et les fourmis. Les membres de leur communauté pratiquent la division du travail, Ils se livrent à une activité intense destinée à amasser des matières premières et même à les transformer. Les fourmis et aussi les abeilles sont les seuls animaux qui soient propriétaires. Elles bâtissent ou creusent des demeures auprès desquelles par rapport à leur taille, nos gratte-ciel les plus élevés, nos métros, nos tunnels et nos galeries de mines sont de bien modestes constructions. Elles pratiquent des industries alimentaires, possèdent des champignonnières, connaissent des techniques raffinées de la fermentation et élèvent d'une manière rationnelle des pucerons qu'elles traient comme nos vaches laitières. Dans les termitières, elle parviennent, grâce à un dosage habile de fermentation et probablement à d'autres procédés encore inconnus, à faire régner une température égale, indépendante du milieu extérieur. C'est, avant la lettre, la technique des locaux climatisés. Elles sont capables de travailler sur ordre d'une façon disciplinée et intelligente, et même de faire travailler leurs congénères d'autres espèces qu'elles enlèvent et réduisent en esclavage.
Ainsi, les termites et les fourmis sont les seuls animaux qui possèdent des biens proprement dits, au sens le plus étendu du mot, c'est à dire des installations industrielles, des élevages, des animaux domestiques, des constructions et d'abondantes réserves. Les autres animaux ne peuvent offrir ou prédateurs que leur chair, les fourmis, elles, les tentent par des biens qui pour des êtres de la même espèce non seulement sont bons à prendre pour les consommer, mais aussi pour les utiliser en se substituant à leurs propriétaires.
Or c'est ce qui arrive précisément chez ces insectes. Ils connaissent, font et subissent la guerre à la manière des hommes. Leurs combats sont de véritables batailles rangées ; ils semblent pratiquer l'attaque par surprise et l'espionnage qui la prépare et la rend possible. De ce fait, on doit déduire que, selon toute vraisemblance, ils ont la notion de la hiérarchie militaire et du commandement qui décide les attaques et ordonne les dispositions à prendre en vue des opérations militaires. L'issue des combats rapproche encore plus leur comportement de celui des sociétés humaines : les vaincus battent en retraite ou se soumettent, le vainqueur pénètre dans la cité soumise, parfois il s'y installe, en fait sa demeure, y transfère tout ou partie de ses exploitations. D'autres fois, il préfère la piller. Il ne se conduit pas alors comme une horde destructrice, se livrant à un saccage désordonné ; au contraire, le déménagement et le transfert des biens du vaincu prennent un caractère méthodique et organisé où l'on retrouve tous les traits auxquels "l’occupation de l’Europe", de 1940 à 1944, nous amplement familiarisés. Les provisions sont amenées chez le vainqueur, le bétail "pucerons" y est transféré aussi, très souvent les ouvrières sont amenées au service de la communauté victorieuse, enfin dans de nombreux cas, le vainqueur s'empare des larves et des œufs en cours de couvaison et les emporte chez lui afin de les élever en vue de produire des esclaves. Nous retrouvons là le classique enlèvement des enfants que l'on rencontre très fréquemment dans les guerres humaines.
Ces faits et ces observations revêtent peut-être la valeur d'une expérience cruciale. Car ils montrent que chez les animaux, tout au moins, la guerre n'existe que là où se rencontrent trois phénomènes : la hiérarchie, le travail organisé et la propriété. »
BOUTHOUL, Gaston, Le phénomène-guerre, E. Payot & Rivages (Petite Bibliothèque Payot), 2006 (éd. originale : 1962), pp. 69-71.