Action et Conviction

Idéalement, toute action repose sur une conviction et toute conviction conduit à une action. L’une et l’autre se soutiennent : agir sans conviction est futile, être convaincu sans agir est stérile. La conviction oriente l’action, l’action authentifie la conviction : elles ont besoin l’une de l’autre. Il y va de la dignité humaine : dépourvue de conviction, l'action est le jouet des pulsions, des événements et d’autrui ; des convictions sans action sont des timbales creuses. On tend d’ailleurs à honorer les personnes dont le comportement est à la hauteur des convictions, et à déplorer le comportement de celles qui vivotent sans conviction.

L’articulation des deux est néanmoins difficile, il s’agit d'un défi existentiel. Prenons l’exemple de l’amour : voilà bien une valeur que tout être humain tient en haute conviction et que, pourtant, il peine à réaliser, au point parfois de ne plus y croire. L’articulation entre le croire et le faire se heurte à trois obstacles : ni l’autre ni moi ne sommes capables d’aimer comme voulu (finitude), nous ne partageons pas tous et toujours la même conception de l’amour (pluralité), et rien ne dit qu’à l’amour donné répondra l’amour espéré (aléa). La finitude de tout être humain l’empêche d’être jamais à la hauteur de ses convictions : je le voudrais mais je n’y arrive pas, parce que les forces me manquent, qu’une vision claire me fait défaut, que tel obstacle m’entrave… La pluralité des convictions est une source de paralysie et de conflits : des valeurs telles que la justice et la solidarité sont largement partagées, mais leur application dans des normes de comportement précises divise et paralyse. Enfin, même le parfait alignement entre une conviction et une action ne garantit pas que le résultat sera à la hauteur de la fin : j’ai tendu la main, j’ai reçu une gifle.

Pour être fructueuses, la conviction et l’action doivent interagir à l’aune des résultats possibles, puis des résultats effectifs. Dans une conférence de 1919 restée célèbre, Max Weber a justement insisté sur la responsabilité : il ne suffit pas d’avoir de bonnes convictions pour bien agir, encore faut-il répondre des conséquences possibles de l’action envisagée. Le bon sens enseigne qu’une bonne intention ne suffit pas à produire de bons résultats : je suis pacifiste, c’est bien, mais est-il bon que je laisse un agresseur égorger mon voisin ? Je suis pour la liberté de chacun, cela va sans dire, mais vais-je laisser mon voisin se jeter par la fenêtre sans broncher ? Pour ne pas être superficielle, la conviction doit reposer sur une réflexion ayant envisagé tous les résultats prévisionnellement possibles de l’action et, pour ne pas être aveugle, l’action doit ramener à la critique tous les résultats effectivement produits ; cette interaction permet aux convictions et aux actions de devenir de plus en plus responsables au fil de l’expérience, cohérentes par rapport aux résultats.

L’interaction variera d’une personne à l’autre, certaines s’engageant plus volontiers dans l’élaboration froide de convictions, d’autres dans l’arène chaude de l’action. Il importe toutefois d’entretenir un certain équilibre entre les deux pôles, sous peine d’œillères par excès d’intellectualisme ou de pragmatisme. Je ne peux pas m’attacher à des convictions sans avoir saisi le réel, y compris dans sa complexité ; les faux intellectuels s’enfoncent dans un dogmatisme d’autant plus nocif que séduisant par simplisme : les tenants des « vérités alternatives » en sont une illustration contemporaine. Je ne peux davantage me perdre dans l’action, au point de réduire mes convictions au contenu de mon comportement, en croyant ni plus ni moins qu’en mon expérience : les fous du volant vous disent qu’il n’y a pas de danger car ils n’ont jamais eu d’accident. Outre le défaut de responsabilité, le risque de tels excès est l’intolérance et le dialogue de sourds.

L’engagement dans la conviction et dans l’action n’a pas de limite. Mais jusqu’où aller ? Puis-je naïvement croire en Dieu ou dois-je confronter ma foi à tous les angles de la critique ? et, si je persiste mordicus à croire en Dieu, puis-je me contenter de le vivre intérieurement ? ne dois-je pas le proclamer autant qu’il faut pour convertir ? Avant de croire que la nature est en danger de mort, ne dois-je pas le vérifier à des sources scientifiques nombreuses et variées ? et, si le bien-fondé de ma conviction se confirme, pourrai-je rester les bras croisés ? ne devrai-je pas hurler le danger, et même entraver l’inertie de mes contemporains ? Certains limitent leurs convictions à leur for intérieur et leur action à la vie domestique, respectons leur choix. Mais, en général, les convictions et l’action nourrissent l’appétence, ce qui est bon, car le monde a besoin de personnes sérieusement convaincues et agissantes.

CAUSIN, Eric, mai 2026, réflexion inspirée par la lecture de : WEBER, Max, Éthique et Politique, 〔Revue〕 Esprit, Février 1959 〔traduction d’une conférence donnée en 1919 à des étudiants sous le titre « Politique als Beruf » (Politique comme Métier)〕, pp. 225-245.

Facebook
LinkedIn
X
Imprimer
Email